mercredi 9 janvier 2019

"Secoué" de Nila Kazar


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« Secoué » fera certainement écho à l’histoire familiale, et peut-être personnelle de beaucoup de lecteurs, tout comme ce procès d’assises et la fréquentation non seulement de la famille de l’inculpé, mais aussi de l’avocat de la défense ont renvoyé l’auteur à ses propres traumatismes. Cette multiplicité de perspectives donne toute sa profondeur à ce livre. Le style minimaliste fait ressortir dans toute sa crudité l’horreur de la vie et de la mort de ce petit garçon secoué par son père. Cette sobriété permet également à Nila Kazar de démêler, sous nos yeux et au rythme des séances, l’écheveau des circonstances et des graves dysfonctionnements familiaux dont ce crime apparaît finalement comme la conséquence inéluctable.

Et c’est là que l’histoire racontée par Nila Kazar touche à l’universalité. La description de cette sorte de couple Macbeth au petit pied et de son entourage, de cet enfant sacrifié pour le maintien d’un pseudo équilibre familial, renvoie à des schémas archaïques, à des histoires vieilles comme le monde, dont un Shakespeare a su si bien s’inspirer pour explorer les tréfonds de l’âme humaine. Le procès d’assises, scène moderne de la tragédie... Une tragédie de l’enfermement. Une famille enfermée dans son déni et auquel un seul membre semble vouloir échapper, pour éviter la perpétuation de ce qui, en des temps plus anciens, serait apparu comme une malédiction.

Mais ce déni se retrouve aussi chez les avocats et les médecins acteurs de ce procès. Nila Kazar s’avoue particulièrement choquée par le cynisme de l’avocat de la défense. Personnellement, la passivité des médecins qui ont examiné le petit Quentin avant sa mort m’a horrifiée tout autant. Dans chacune de ces professions, finalement, il semble exister deux catégories d’hommes. Les premiers, précisément, s’enferment dans le déni. Ce sont les avocats qui se complaisent dans un cynisme de mauvais aloi, les médecins incapables de sortir des protocoles médicaux. La seconde catégorie œuvre pour la résilience. Ce sont les avocats qui contestent la norme sociale pour la faire progresser dans le sens d’une plus grande humanité (mais combien de Badinter ou d’Halimi pour un Desclés ?) et les médecins capables, au-delà des protocoles, de se montrer compatissants devant la souffrance évidente d’un enfant. Le petit Quentin n’a pas eu la chance de croiser ces derniers, et il en est mort.

La grande qualité littéraire de « Secoué » en fait un ouvrage susceptible d’avoir un impact considérable sur ses lecteurs. Il reste à souhaiter qu’il soit largement diffusé auprès des services médicaux et sociaux compétents et que sa lecture permette d’éviter la mort d’autres boucs émissaires.

mardi 2 octobre 2018

Pourquoi se publier (ou non) ? De la nécessité d’accepter la critique constructive







«L'éloge immodéré fait plus de mal que la sanglante critique. »
(
Antoine Claude Gabriel Jobert, Le trésor de pensées, 1852)

«  Qu'on est grand, quand, au lieu de le solliciter, sans rencontrer l'éloge, on sait le mériter. »
(
Publilius Syrus ; Les sentences et maximes , Ier s. av. J.-C.)


Je voudrais aujourd’hui dénoncer à nouveau la propagation d’un virus chez les auteurs. Les auteurs autoédités y paraissent particulièrement exposés, non en raison d’une immunité moins forte que les auteurs édités (chez certains d’entre eux, la maladie a pris récemment une forme grave), mais parce que les risques de contamination apparaissent plus nombreux dans l’indésphère, en raison d’une plus grande densité de population.

Ce virus prend des noms divers selon les mutations qu’il subit. Les formes les plus courantes sont le « cétrébiencomsa », le « cétoumoissa », et le «tuconprenrienfermetagueule » (cette dernière étant une forme particulièrement agressive du mal). Chez les auteurs édités, on assiste au développement d’une forme particulièrement sournoise déjà identifiée comme de l’Angotite aigüe, et dont le nom vulgaire et néanmoins plus élaboré est «Je décris la vie telle qu’elle est ».

Le fléau est d’autant plus préoccupant qu’aucun moyen préventif n’est mis en œuvre pour le contenir. L’information des populations à risque est pourtant la façon la plus efficace de l’endiguer. Elle consiste de façon très simple à rappeler l’essence même du choix de se publier ou de se faire publier.

Pour ceux que je viens de citer, la publication, comme l’écriture, est un acte égocentrique, dont est exclue toute réflexion sur la qualité de ce qui est produit. Il ne s’agit plus de publier pour faire entrer son ouvrage dans une dynamique dialectique — condition du progrès —, il s’agit de se poser en Auteur incontestable.

C’est oublier qu’une démarche de publication légitime est forcément altruiste — puisque le but est d’avoir des lecteurs — et que tout auteur ou écrivain doit accepter la critique — constructive j’entends — émanant de ceux-ci. C’est la règle du jeu et à l’heure de la prolifération des commentaires de complaisance, elle devrait d’autant plus être respectée que seuls les commentaires pertinents publiés sur les plateformes semblent à même de rejeter dans l’ombre ces appréciations dithyrambiques et malhonnêtes que tout auteur scrupuleux devrait être gêné de recevoir.

jeudi 23 août 2018

"Only the good die young"

Je déroge ici à ma règle de laisser aux auteurs le soin de partager eux-mêmes les avis que je laisse sur leurs ouvrages. J’espère que ceux auxquels je l’ai appliquée m’en excuseront et que les écrivains mentionnés ci-dessous pardonneront de leur côté la brièveté de mes commentaires, due au peu de temps que je peux consacrer à cette activité.

Sans m’en rendre compte tout de suite, j’ai choisi d’évoquer ensemble les ouvrages de deux écrivains qui s’emparent du thème de l’eau comprise à la fois comme danger et source de vie. De ce point de vue, le choix des couvertures de « Rodden Eiland » et de « La part des Anges » apparaît particulièrement pertinent. Chez Bouffanges, l’eau est tour à tour la garantie fragile d’une solitude bienvenue, une compagne capricieuse et quelquefois étouffante. Chez Patrice Salsa, elle est une métaphore de l’adolescence.


« Rodden Eiland », de Bouffanges, m’a happée dès les premières phrases. Cette fable insulaire nous donne à suivre les péripéties d’un Robinson moderne, persuadé au départ de l’innéité de sa malchance. Du récit de sa solitude prolongée et de l’arrivée de Vendredis de pacotille — échantillons divers d’une civilisation en train de mourir, si elle n’est pas déjà éteinte — se dégage finalement l’image d’un homme qui prend conscience de ses ressources et de son humanité-même et dont le choix ultime révèle la morale de la fable : l’existence-même d’une société ravive les bas instincts de la majorité des hommes, si prompts à y céder. Dans ce milieu aussi hostile que la nature, et surtout plus pervers, les purs sont condamnés à l’anéantissement, s’ils ne parviennent pas à s’exiler à temps pour retrouver une solitude salvatrice. Solitude qui permet de trouver sa voie/voix même si elle n’est suivie/entendue par personne d’autre.
De pureté fragile, il en est aussi question dans « La part des Anges », de Patrice Salsa, mais ici c’est le rapprochement des âmes, des corps et non leur éloignement qui apparaît — mais n’est-ce pas finalement une illusion ? — comme salvateur. Car l’on ne se trouve plus ici face à un roman de la maturité et du désenchantement, mais à l’exploration crue, forte et tendre des malaises adolescents, de la pudeur, de l’audace, du mélange de gravité et d’insouciance propres à cet âge ; de la solitude secrète de quatre jeunes confrontés à leurs pulsions, morbides et sexuelles ; du bonheur de l’amitié partagée sans préjugés et respectueuse des non-dits ; de l’incapacité à se sauver lorsque l’on s’aperçoit que ce bonheur n’était — forcément — que fugitif. Les choix stylistiques de Patrice Salsa — dialogues sans guillemets ou tirets, plongées successives dans la pensée de ces quatre ados émouvants… —  placent le lecteur en immersion dans ces eaux troubles où chacun de ces jeunes tente de trouver sa respiration. À cet égard, la fin laisse abasourdi.

"Secoué" de Nila Kazar

  « Secoué » fera certainement écho à l’histoire familiale, et peut-être personnelle de beaucoup de lecteurs, tout...