mardi 2 octobre 2018

Pourquoi se publier (ou non) ? De la nécessité d’accepter la critique constructive







«L'éloge immodéré fait plus de mal que la sanglante critique. »
(
Antoine Claude Gabriel Jobert, Le trésor de pensées, 1852)

«  Qu'on est grand, quand, au lieu de le solliciter, sans rencontrer l'éloge, on sait le mériter. »
(
Publilius Syrus ; Les sentences et maximes , Ier s. av. J.-C.)


Je voudrais aujourd’hui dénoncer à nouveau la propagation d’un virus chez les auteurs. Les auteurs autoédités y paraissent particulièrement exposés, non en raison d’une immunité moins forte que les auteurs édités (chez certains d’entre eux, la maladie a pris récemment une forme grave), mais parce que les risques de contamination apparaissent plus nombreux dans l’indésphère, en raison d’une plus grande densité de population.

Ce virus prend des noms divers selon les mutations qu’il subit. Les formes les plus courantes sont le « cétrébiencomsa », le « cétoumoissa », et le «tuconprenrienfermetagueule » (cette dernière étant une forme particulièrement agressive du mal). Chez les auteurs édités, on assiste au développement d’une forme particulièrement sournoise déjà identifiée comme de l’Angotite aigüe, et dont le nom vulgaire et néanmoins plus élaboré est «Je décris la vie telle qu’elle est ».

Le fléau est d’autant plus préoccupant qu’aucun moyen préventif n’est mis en œuvre pour le contenir. L’information des populations à risque est pourtant la façon la plus efficace de l’endiguer. Elle consiste de façon très simple à rappeler l’essence même du choix de se publier ou de se faire publier.

Pour ceux que je viens de citer, la publication, comme l’écriture, est un acte égocentrique, dont est exclue toute réflexion sur la qualité de ce qui est produit. Il ne s’agit plus de publier pour faire entrer son ouvrage dans une dynamique dialectique — condition du progrès —, il s’agit de se poser en Auteur incontestable.

C’est oublier qu’une démarche de publication légitime est forcément altruiste — puisque le but est d’avoir des lecteurs — et que tout auteur ou écrivain doit accepter la critique — constructive j’entends — émanant de ceux-ci. C’est la règle du jeu et à l’heure de la prolifération des commentaires de complaisance, elle devrait d’autant plus être respectée que seuls les commentaires pertinents publiés sur les plateformes semblent à même de rejeter dans l’ombre ces appréciations dithyrambiques et malhonnêtes que tout auteur scrupuleux devrait être gêné de recevoir.

jeudi 23 août 2018

"Only the good die young"

Je déroge ici à ma règle de laisser aux auteurs le soin de partager eux-mêmes les avis que je laisse sur leurs ouvrages. J’espère que ceux auxquels je l’ai appliquée m’en excuseront et que les écrivains mentionnés ci-dessous pardonneront de leur côté la brièveté de mes commentaires, due au peu de temps que je peux consacrer à cette activité.

Sans m’en rendre compte tout de suite, j’ai choisi d’évoquer ensemble les ouvrages de deux écrivains qui s’emparent du thème de l’eau comprise à la fois comme danger et source de vie. De ce point de vue, le choix des couvertures de « Rodden Eiland » et de « La part des Anges » apparaît particulièrement pertinent. Chez Bouffanges, l’eau est tour à tour la garantie fragile d’une solitude bienvenue, une compagne capricieuse et quelquefois étouffante. Chez Patrice Salsa, elle est une métaphore de l’adolescence.


« Rodden Eiland », de Bouffanges, m’a happée dès les premières phrases. Cette fable insulaire nous donne à suivre les péripéties d’un Robinson moderne, persuadé au départ de l’innéité de sa malchance. Du récit de sa solitude prolongée et de l’arrivée de Vendredis de pacotille — échantillons divers d’une civilisation en train de mourir, si elle n’est pas déjà éteinte — se dégage finalement l’image d’un homme qui prend conscience de ses ressources et de son humanité-même et dont le choix ultime révèle la morale de la fable : l’existence-même d’une société ravive les bas instincts de la majorité des hommes, si prompts à y céder. Dans ce milieu aussi hostile que la nature, et surtout plus pervers, les purs sont condamnés à l’anéantissement, s’ils ne parviennent pas à s’exiler à temps pour retrouver une solitude salvatrice. Solitude qui permet de trouver sa voie/voix même si elle n’est suivie/entendue par personne d’autre.
De pureté fragile, il en est aussi question dans « La part des Anges », de Patrice Salsa, mais ici c’est le rapprochement des âmes, des corps et non leur éloignement qui apparaît — mais n’est-ce pas finalement une illusion ? — comme salvateur. Car l’on ne se trouve plus ici face à un roman de la maturité et du désenchantement, mais à l’exploration crue, forte et tendre des malaises adolescents, de la pudeur, de l’audace, du mélange de gravité et d’insouciance propres à cet âge ; de la solitude secrète de quatre jeunes confrontés à leurs pulsions, morbides et sexuelles ; du bonheur de l’amitié partagée sans préjugés et respectueuse des non-dits ; de l’incapacité à se sauver lorsque l’on s’aperçoit que ce bonheur n’était — forcément — que fugitif. Les choix stylistiques de Patrice Salsa — dialogues sans guillemets ou tirets, plongées successives dans la pensée de ces quatre ados émouvants… —  placent le lecteur en immersion dans ces eaux troubles où chacun de ces jeunes tente de trouver sa respiration. À cet égard, la fin laisse abasourdi.

lundi 18 juin 2018

L'humilité et la résistance orgueilleuse, conditions de la littérature








« Toutes ces opinions passaient pour offenser Dieu ; en fait, on leur reprochait surtout d’ébranler l’importance de l’homme. Il était donc naturel qu’elles menassent en prison ou plus loin leurs propagateurs.»
« L'homme est une entreprise qui a contre elle le temps, la nécessité, la fortune, et l'imbécile et toujours croissante primauté du monde (…). Les hommes tueront l'homme. »

Marguerite Yourcenar, L’Oeuvre au noir

Tous les écrivains dignes de ce nom ont un projet littéraire. Comme je l’ai évoqué dans mon article précédent, l’œuvre des plus grands écrivains est le résultat réussi d’une réflexion sur la condition humaine. Mais les autres écrivains, par définition non dépourvus de talent, mais dotés d’une intelligence et/ou d’une liberté plus limitées travaillent aussi à la construction de leur œuvre.

Le succès de cette construction dépend non seulement de la réunion des trois facteurs déjà évoqués (intelligence, liberté, travail), mais aussi de l’humilité avec laquelle l’artisan envisage la réalisation de son ouvrage, et de la persistance orgueilleuse qu’il met à l’édifier.

Dans le monde des livres — je n’ose pas dire littéraire — d’aujourd’hui, où ces écrivains sont entourés d’auteurs-producteurs, cette humilité apparaît essentielle et la persistance prend l’aspect d’une résistance. Par producteurs, j’entends deux types d’auteurs : tout d’abord, ceux, autrefois écrivains, qui se sont enchaînés de façon faustienne à des éditeurs, lesquels ne leur demandent plus que de la prolixité. Quant à l’autre type, j’en ai déjà parlé. Il recouvre les auteurs sans le moindre talent, la plupart du temps également dépourvus des compétences syntaxiques de base, et qui se contentent de reprendre les recettes des autres en changeant légèrement (ou non) un des ingrédients de la sauce. Souvent d’ailleurs, il n’y a pas de sauce. Deux ou trois ingrédients et c’est tout. Régime sec. Et ce genre d’auteurs, comme la plupart des autres producteurs sans doute, tirent du succès de leur méthode, calculé en nombre de ventes, un sentiment de toute-puissance.

Or, ce sentiment est néfaste à toute entreprise littéraire, quel que soit le niveau de celle-ci. Le bon écrivain est à la fois artiste et artisan. Artisan dans son humilité, dans son amour du travail bien fait; artiste orgueilleux dans sa volonté de dire quelque chose d’original, de faire passer un message. L’écrivain, pas l’usurpateur, se dépasse dans et par une œuvre qui le renvoie à sa modeste condition d’homme, et signale par là-même son appartenance à la fois indubitable et aléatoire au gigantesque univers.

La fidélité à la condition d’écrivain implique de ne pas écrire si l’on n’a pas ou plus rien à dire, à part sur soi. Le nombrilisme enlaidit. Or, quelle que soit la vision, même pessimiste, chaotique, voire hideuse que l’on veut faire passer, le fait que l’artisan, l’artiste s’oublie dans son travail et se met au service de cette vision, confère sa beauté à son œuvre.

Beaucoup d’auteurs n’auraient jamais dû écrire de livres. Beaucoup d’autres en ont écrit trop. Je ne parle pas de ceux, déjà évoqués dans mon article précédent, Balzac, Proust…, dont la longueur de l’œuvre participe de leur vision du monde. Je pense à ceux qui, à présent dépourvus de raison d’écrire, restent tenus à l’exercice à cause de leur pacte éditorial et de l’argent que cela leur rapporte. Parmi eux, certains finissent tragiquement par gâcher une certaine habileté narrative en racontant des historiettes sans intérêt ; d’autres n’ont pas réussi dépasser le « moi » de leurs premiers écrits et persistent dans cette voie. À cet égard, il vaut peut-être mieux commencer en littérature par ne pas parler de soi, pour finir, peut-être, par en parler, mais en faisant de soi un vecteur, et non pas l’objet, du message à faire passer.

En ce sens, l’autobiographie et l’autofiction ne sont pas en soi condamnables. Elles le sont si le but de l’auteur est purement égocentrique. De l’autre côté de la vulgarité, moins snob quelque part, on peut aussi dire que si la littérature de genre n’est pas critiquable en soi, c’est elle qui attire le plus d’escrocs nombrilistes, qui savent qu’ils vont recueillir le fruit financier de leurs pages mal torchées. Ceux-là, consciemment ou non — j’aurais tendance à dire qu’il y a là plus de bêtise que de mauvaises intentions —, sont de vrais manipulateurs, qui jouent sur les frustrations des lecteurs, leur misère sexuelle par exemple pour les romans sentimentaux, pour leur vendre du toc. Et le pire est que ces lecteurs-là ne sont pas respectés. Mais ils croient l’être et de ce fait, vont redemander la même came une fois fini le torchon en cours.

Chez l’écrivain, le vrai, le respect du lecteur est le corollaire de l’humilité orgueilleuse avec laquelle l’œuvre est construite. Mais ce respect serait trahi si l’écrivain ne persistait pas dans l’entreprise de faire connaître son œuvre à ce lecteur. Nombre d’écrivains arrêtent de publier, sinon d’écrire, et cet article est pour eux. Vous avez du talent, vous avez le devoir de faire partager votre œuvre, par respect pour le lecteur, même si le combat contre les auteurs-producteurs est perdu d’avance, et même si le lecteur n’est pas au rendez-vous. C’est cette lutte qui compte. Elle doit être votre raison de persister, de résister.

Marguerite Yourcenar, citée au début de cet article met en valeur la nécessité pour l’homme d’esprit de résister à la toute-puissance des médiocres et des corrompus, quelle que soit l’issue de cette joute. Elle n’a d’ailleurs aucune illusion à cet égard. En cela, elle rejoint Camus, pour lequel la résistance s’impose en dépit et à cause de l’absurdité de la condition humaine. Et c’est peut-être à une telle résistance que doivent se former les écrivains. Leur salut tient peut-être dans leur obligation d’être des Sisyphes heureux.

mercredi 9 mai 2018

Le style, le talent et le génie de la lampe à gaz






La lecture de Comment il ne faut pas écrire et de L'art d'écrire enseigné en vingt leçons, écrits au tournant du vingtième siècle par Antoine Albalat aura eu un double mérite: celui de m'aider à m'endormir et celui de m'inciter à faire des recherches sur ledit sieur Albalat, dont la réédition de l'œuvre en 2016, accompagnée d'une Méthode des tendons du style, commise par un certain Olivier Lusetti, me paraît symptomatique de l'égalitarisme littéraire actuel.
Si j'en crois Albalat et son avatar contemporain Lusetti — dont la Méthode des tendons est une approche statistique des différentes tournures employées par un certain nombre d’écrivains classiques, en vue de distinguer celles à éviter de celles dont l'emploi doit être préconisé —, le style n'est que le résultat de l'application de certaines recettes d'écriture.
Et Antoine Albalat nous allèche : adopter ses suggestions permettrait à un auteur de doubler, tripler, quadrupler, pourquoi pas, son talent. Rien que ça.

J'en vois déjà qui frétillent et qui vont se hâter de commander cette bible, gratifiée de commentaires largement étoilés sur Amazon.
On se calme. Ce n'est pas votre talent que vous allez améliorer en appliquant ces différents conseils. Juste, peut-être, votre façon d'écrire, votre style si vous voulez, si l'on s'accorde à donner à ce dernier terme une acception neutre. Vous me direz, ce n'est déjà pas si mal dans un monde où certains auteurs s'estiment incompris lorsqu'on leur reproche de publier des livres truffés de fautes d'orthographe et de grammaire — je ne parle pas ici des simples coquilles, ni des bourdes des écrivains, les vrais, qui ont à la base des faiblesses en la matière, mais acceptent la correction.
Je parle de ceux qui, quand on leur envoie par message privé un mot gentil pour les inciter à faire corriger leurs textes répondent : « Nan, mais j’exprime ma sensibilité…Toi, t’en as aucune… » Ou alors : « De toute façon, c’est le contenu qui compte… ». Comme s’ils avaient été touchés par une divine inspiration, à l’octroi de laquelle l’Esprit Créateur aurait mis une condition : « Je te dicte un contenu génial, mon gars, mais tu te débrouilles avec la syntaxe… ».
Au moins, à l’époque d’Albalat, on présumait acquises les règles gouvernant la matière par ceux faisant profession d’écriture. L’amélioration de la façon d’écrire constituait l’étape suivante. Elle se heurtait du reste aux mêmes réticences idiotes.

Ceci dit, si vous voulez améliorer votre style pour donner du cachet à vos SMS, achetez le livre. Au pire, il vous sera utile. Au mieux, il vous rassurera. Mais si vous croyez pouvoir devenir talentueux après avoir digéré cette lecture, passez votre chemin. Apprendre à écrire, ce n'est pas apprendre à être écrivain.
Assimiler un tel perfectionnement de la manière d’écrire à l’acquisition du talent, comme le fait Albalat, est une erreur et une faute de goût. Remy de Gourmont l’avait bien vu, lui qui riposta de façon assez virulente au livre d’Albalat L’art d’écrire, en écrivant Le problème du style, l’antithèse des propositions de son confrère. L’Académie française trancha la polémique entre les deux auteurs, de façon significative et vexante pour Albalat : elle partagea son prix Saintour entre eux, mais attribua une prime de 1 500 francs à Gourmont et seulement 500 francs à Albalat.
Pourtant, les deux auteurs s’accordent sur l’idée, exacte selon moi, que la forme, c’est le fond — je passe ici sur les contradictions que l’on peut relever à cet égard chez Albalat. Surtout, celui-ci veut aller plus loin, et tient le résultat de cette imbrication entre forme et fond pour l’expression du talent. Telle est son erreur fondamentale, à côté d’autres plus particulières.

Le talent n’est pas la précision stylistique. Bien sûr, tout écrivain digne de ce nom doit maîtriser les canons du style — ce sont ses outils de travail —, mais le talent implique une originalité qui dépasse cette connaissance et que l’écrivain doit avoir pour objectif de transcrire sur le papier.
C'est dans cette zone « talent », certes très hétéroclite et plus peuplée à sa base qu’en son sommet, que devraient se situer la plupart de ceux qui vouent une partie de leur temps à l’écriture. Force est de constater qu’aujourd’hui, et peut-être comme hier, un grand nombre d’auteurs — justement, qui parle encore d’écrivains de nos jours ? — se situe hors de cette zone. Au mieux, ces auteurs-là — qui constituent peut-être une majorité— ont du style — au sens où l’entend Albalat —, au pire, ils n’en ont pas ; mais en tout cas, leur point commun est de pondre des livres sans « entrer » dans leur écriture, sans y mettre leur patte. Le plus souvent, ils se contentent de réchauffer, une fois encore, les plats plus très frais préparés par d’autres. Et ils se moquent qu’ils soient indigestes du moment qu’ils rencontrent des acheteurs et de la complaisance.

La condition de l’écrivain (sous-entendu talentueux, à quelque degré que ce soit) est plus complexe. Le plus souvent, il n’est pas libre d’esprit.  Son originalité et tout ce qu’elle implique d’imagination, de sensibilité, de faculté à transmettre des émotions et en à tout cas à laisser, au sens propre, une impression sur le lecteur, rencontre de nombreuses limites. Celles-ci peuvent être intrinsèques, liées à sa personnalité et aussi à ce qu’il s’autorise à faire ou ne pas faire — combien, par exemple, n’écrivent-ils pas tout ce qu’ils pensent de peur de faire de la peine à autrui ou du qu’en dira-t-on ?  Mais les limites extrinsèques existent aussi et ne sont pas moins importantes — comment arriver à montrer tout son talent lorsque l’on a un travail prenant, des corvées ménagères à assumer, des enfants à élever…
À cet égard, je pense que l’on peut dire sans se tromper qu’à intelligence égale, le talent de l’écrivain est proportionnel à la liberté d’esprit dont il dispose ou qu’il s’accorde. Encore faut-il qu’il mette cette liberté au service de son œuvre.

Pour être un grand écrivain, il ne suffit pas d’être plus ou moins exempt de chaînes. Il faut aussi, comme les autres, travailler. Travailler à mettre en scène son obsession, le fondement que l’on donne à l’existence. Chez Corneille, par exemple, cette obsession est l’honneur. Elle se retrouve dans toutes ses pièces.

« Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d’où te vient cette audace ?
Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi de grâce. »(Le Cid, acte V, scène I)

« On sait que mon courage ose tout entreprendre,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
Auprès de mon honneur, rien ne m’est précieux. » (ibid.)

« La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire :
Encor la fallait-il sitôt que j’eus vaincu,
Puisque pour mon honneur j’ai déjà trop vécu. » (Horace, acte V, scène II)

Balzac, lui, met l’accent sur la volonté de puissance, la soif de pouvoir, inhérente selon lui à la condition humaine. À cet égard, il est amusant de constater qu’Albalat comme Gourmont critiquent Balzac pour sa prolixité. Ils s’accordent sur le fait que son œuvre aurait été plus remarquable si elle avait été plus réduite. C’est ridicule. Dans sa masse, La Comédie Humaine est révélatrice de l’aspiration de Balzac à démontrer l’universalité de la soif de pouvoir chez l’homme. L’œuvre titanesque de Balzac est l’expression-même de l’immense talent que son travail forcené a généré et entretenu.

Pour autant, Balzac, n’est pas un génie. Corneille, Proust etc. n’en sont pas non plus. Comme le disait avec raison Claude Simon à rebours de Kant (Discours de Stockholm), le génie n’existe pas. Aucun écrivain n’est touché par une inspiration d’origine supernaturelle, divine si l’on veut, qui va lui dicter en quelque sorte ses chefs d’œuvre. L’intelligence, le travail et la liberté d’esprit seuls peuvent concourir à une telle production.

Cette conclusion est finalement très rassurante, car elle montre qu’aucun écrivain n’est exonéré de sa responsabilité de travailler pour parvenir à s’améliorer. Elle est encourageante, car un écrivain qui reconnaît son infériorité me semble plus à même de progresser que celui, moins humble finalement, qui doit évoquer avec amertume l’intervention de Dieu, l’inspiration divine, pour expliquer la différence entre son œuvre et celle d’un prétendu génie.

Plus concrètement, en rejetant l’idée de génie, il devient possible d’aborder la question « Dans quelle mesure un auteur peut-il s’affranchir des éléments du style ? » avec sérénité. Cet affranchissement est tout à fait possible s’il n’est pas arbitraire, s’il est motivé par une bonne raison. Un artiste sculpteur rejettera certains types de burins, qu’il sait utiliser, mais qui ne conviennent pas à la réalisation de son projet. Il en est de même pour l’écrivain. Quelquefois, la rupture avec les canons du style est importante (je pense à Joyce ou au Céline du Voyage…- à cet égard, il est intéressant de constater que dans les deux cas, on a affaire à une épopée), souvent, chez les auteurs moins libres/talentueux, elle se fait plus discrète.

Ici, je reviens pour l’exemple à Albalat qui — déjà, en 1899 —ne proposait rien de moins que la suppression du passé simple et de l’imparfait du subjonctif — sauf, nuançait-t-il quand même à ce dernier égard, pour les auxiliaires. Ces recommandations sont évidemment stupides, tout comme le sont aujourd’hui les circulaires du Ministère de l’Acculturation Nationale réprouvant l’enseignement de ces temps.
Un écrivain peut, évidemment, écrire un livre au présent ou au passé composé plutôt qu’au passé simple — les meilleurs écrivains, comme Marguerite Yourcenar, combinent d’ailleurs allégrement tous les temps —, mais celui qui écrit un livre au présent ou au passé composé parce qu’il ne connaît pas le passé simple ne sera pas un écrivain. Juste un « auteur ».
Il en est de même de l’imparfait du subjonctif. On peut décider de l’utiliser sans réserve — cela peut même apporter une touche d’humour au texte. On peut aussi imaginer abandonner ce temps lorsque le narrateur ou les personnages qu’il fait parler ne peuvent raisonnablement être considérés susceptibles de l’employer. D’aucuns encore choisissent d’utiliser l’imparfait du subjonctif à toutes les personnes pour les auxiliaires, et aux troisièmes personnes pour les autres verbes. Cela permet, dans un récit écrit à la première personne d’alléger les tournures de phrases tout en conservant une langue soutenue.
C’est à mon avis ce qu’aurait dû faire le traducteur d’Harry Potter. Je connais bien cette traduction pour avoir eu l’occasion, à plusieurs reprises, de lire à voix haute à des enfants, l’intégralité des volumes de la saga. Jean-François Ménard, le traducteur, ou peut-être sa maison d’édition, ont fait le choix de ne pas utiliser l’imparfait du subjonctif, sauf pour les auxiliaires — et encore, sur ce point, le moins que l’on puisse dire est que la rigueur n’a pas été de mise, en particulier à partir du quatrième tome. Eh bien je pense que c’est vraiment dommage, et pas seulement pour des raisons pédagogiques (d’ailleurs, au cours de mes lectures, j’ai toujours rétabli cet imparfait là où il avait été remplacé par le subjonctif présent (Hé ! Hé ! Hé !)), et cela n’a choqué personne. Je trouve que l’usage de l’imparfait du subjonctif convient particulièrement bien à un univers de « fantasy », normalement très riche. Le supprimer dans la traduction a à mon avis appauvri la description en français de l’univers de Harry Potter.

Pour finir cet article sur une note plus légère quoique nasillarde, je vous laisse imaginer ce que cela aurait donné si dans sa célèbre tirade, Rostand, contemporain d’Albalat et Gourmont, avait supprimé le passé simple et l’imparfait du subjonctif.

Avec quoi aurait-il pu faire rimer le verbe « amputer » s’il l’avait conjugué au présent du subjonctif dans les vers suivants, je me le demande bien…

« Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse. (…) » »

Quant au passé simple, son utilité pour Rostand ne fut point volatile :

« Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » »


Finalement, le but de l’écrivain doit être le même que celui de notre Cyrano national : pourfendre la Sottise, conserver sa liberté d’esprit, et travailler sa prose (ou sa poésie) pour qu’elle reflète cette liberté. Le succès ne sera pas forcément au bout du chemin, mais il vaut quelquefois mieux être honorable qu’honoré. Question de panache.



Pourquoi se publier (ou non) ? De la nécessité d’accepter la critique constructive

«L'éloge immodéré fait plus de mal que la sanglante critique. » ( Antoine Claude Gabriel Jobert , Le tré...